Site Hector Berlioz

feuilleton

FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 8 DÉCEMBRE 1894 (p. 1-2)

REVUE MUSICALE.

Concerts-Colonne : Le Cycle Berlioz. — Roméo et Juliette, symphonie dramatique avec chœurs, soli de chant et prologue en récitatif choral, dédiée à Nicolo Paganini.

    Le jeune Siegfried Wagner, qui était de passage à Paris il y a quelques jours, pouvait voir avec orgueil flamboyer sur des affiches de toutes couleurs le nom de son illustre père. A l’Opéra : la Valkyrie ; au Concert-d’Harcourt : Tannhaüser ; des fragments de l’Or du Rhin, de Tristan et Iseult, du Crépuscule des Dieux, au Cirque d’Eté ; la grande scène religieuse de Parsifal, au Châtelet. Richard Wagner überall, Richard Wagner partout.

    Aujourd’hui au Châtelet, c’est le nom d’Hector Berlioz qui flamboie. Lorsque je renouvelais, dans mon dernier feuilleton, le désir, souvent exprimé déjà, qu’une place plus importante fût donnée par nos Sociétés de Concerts à de grandes œuvres de concert, symphonies dramatiques ou oratorios, je ne m’imaginais certes pas que mon vœu serait, en partie du moins, si promptement exaucé. Peu de jours après, M. Colonne annonçait « le Cycle Berlioz », c’est-à-dire l’ensemble à peu près complet des grands ouvrages du maître écrits en dehors du théâtre, formant une série de dix concerts, chaque programme devant être exécuté en double. Je ne me flatte pas d’avoir suggéré cette idée à M. Colonne et lui en laisse bien volontiers tout le mérite. Chaque fois que notre conversation tombait sur le même sujet, il m’objectait les dépenses nécessitées par des exécutions qui réclament l’adjonction d’un chœur nombreux, de solistes et, pour certaines œuvres même, telles que le Requiem, de musiciens supplémentaires. Excepté pour la Damnation de Faust dont le succès considérable, — elle a été jouée plus de soixante fois, — est loin d’être épuisé, l’empressement du public ne récompensa pas suffisamment M. Colonne des sacrifices qu’il s’était imposés. Et alors il en revenait forcément à des programmes faits, comme je l’écrivais dernièrement, de pièces et de morceaux, à des exhibitions de virtuoses. Le projet qu’il est en train de réaliser est donc des plus louables ; la presse l’a très favorablement accueilli et d’autres encouragements ne lui manqueront pas, espérons-le. En même temps qu’il glorifiera un grand musicien français, le vaillant chef d’orchestre s’honorera lui-même, et doublement à mon avis, étant donné le courant qui nous entraîne aujourd’hui.

    Je n’irai pas jusqu’à dire comme Mme Berlioz, au sortir du premier concert donné par Richard Wagner au Théâtre-Italien où le mouvement ascendant des basses dans le prélude du 3e acte de Lohengrin et le trait de violons qui accompagne le chant des pèlerins dans l’ouverture du Tannhaüser lui avaient semblé, à elle comme à son mari sans doute, de flagrantes réminiscences : « Quel triomphe pour Hector ! », mais il n’en est pas moins vrai que Berlioz a été le précurseur de Richard Wagner, qu’il l’a initié, peut-être plus encore que ne l’a fait Weber, à certains procédés d’instrumentation, à certaines combinaisons de timbres et même à des mouvements d’orchestre, à des rythmes absolument particuliers à l’auteur de la Damnation de Faust et de Roméo et Juliette. Et les wagnériens les plus enragés, quand ils sont de bonne foi, ne sauraient hésiter à le reconnaître, la haute, la colossale personnalité du maître saxon n’en étant point diminuée. Quel musicien pourrait se vanter d’avoir échappé à toute influence ? Quel est celui qui, ayant étudié les maîtres, ses maîtres préférés s’entend, n’a rien gardé de leur style ni même de leurs procédés familiers ? Est-ce que la Symphonie en ut (la première), et le 1er acte de Fidelio ne sont pas franchement inspirés de Mozart ? Est-ce que Rossini, qui n’a pas commencé par écrire Guillaume Tell, ne s’est pas souvenu de Haydn dans plusieurs de ses ouvrages, dans le Barbier de Séville entre autres ? Berlioz lui-même ne doit-il rien à Gluck, à Spontini et à Weber ? Et cela porte-t-il la moindre atteinte à la personnalité de Berlioz, de Rossini (bien démodé aujourd’hui, n’est-ce pas ?) et de Beethoven ? Je ne cite que ces trois grands noms afin de ne pas arriver à des modernes, de moins grande taille, qui ne me le pardonneraient pas.

    C’est grâce aux 20,000 francs de Paganini, — un acte de libéralité dont il a été beaucoup parlé dans le temps et qui a été commenté de diverses façons, — que Berlioz a pu composer sa symphonie de Roméo et Juliette. Il laissa dire les envieux et les méchants, paya ses dettes et se mit à l’œuvre sans interrompre son travail plus de trois ou quatre jours sur trente. Au bout de sept mois sa partition était achevée. « De quelle ardente vie je vécus pendant tout ce temps ! écrit-il dans ses Mémoires ; avec quelle vigueur je nageai sur cette grande mer de poésie, caressé par la folle brise de la fantaisie, dans les chauds rayons de ce soleil d’amour qu’alluma Shakespeare, et me croyant la force d’arriver à l’île merveilleuse où s’élève le temple de l’art pur !… »

    Si la fantaisie tient une large place dans la symphonie de Berlioz, le compositeur n’en a pas moins traduit plus fidèlement que ne l’a jamais fait et que ne le fera jamais aucun musicien, et dans un langage sublime, les sublimes beautés de l’œuvre du poète. Il a donc franchi les écueils qui entourent l’île merveilleuse et inscrit son nom sur le fronton du temple de l’art pur. Cinquante ans après le concert du 24 novembre 1839, — et il ne se doutait guère, le pauvre grand homme, qu’un tel honneur lui serait rendu un jour, — on inaugurait sa statue dans un square où les enfants viennent jouer, où les loqueteux viennent dormir. Que les Troyens soient représentés à l’Opéra, la statue changera de place, et l’Apollon qui tient la lyre au fronton de notre Académie nationale de Musique se réjouira de voir en face de lui l’image du plus beau génie musical que la France ait produit, « de l’un des plus illustres compositeurs de tous les temps, du plus extraordinaire peut-être qui ait jamais existé ». Il faut à Berlioz cette suprème apothéose. Et, s’il fût né en Allemagne, — où on l’appelait « le Beethoven français », — l’Allemagne la lui aurait depuis longtemps donnée.

    J’étais tout jeune lorsque je fis la connaissance à Marseille, chez un ami de ma famille, de Paganini, souffrant d’une maladie du larynx qui lui ôtait presque entièrement l’usage de la parole, et de son fils Achille. Celui-ci était un bel adolescent à l’œil noir, au teint mat, à la chevelure d’ébène, d’une rare intelligence, mais sans aucune espèce de goût pour la musique, ce dont son illustre père se montrait fort chagrin. Nous étions devenus fort bons amis, — je ne l’ai jamais revu depuis, — et je me souviens encore de l’émotion avec laquelle il me raconta un jour sa visite à Berlioz et l’acte de générosité de son père qu’il avait vu la veille, sur l’estrade de la salle du Conservatoire, se jeter aux genoux de l’auteur de la Symphonie fantastique, et lui baiser la main. Ah ! Il aurait fait beau voir que quelqu’un s’avisât, à ce moment-là, de dire à l’enfant que les fameux 20,000 francs n’étaient pas sortis de la bourse de Paganini, et que c’est, contraint et forcé, que le célèbre violoniste, — le virtuose infernal, — les avait offerts au jeune maître qu’il admirait au point de le comparer à Beethoven : « Beethoven spento non c’era che Berlioz che potesse farlo rivivere… »

    La malveillance s’en mêla bien vite ; des bruits coururent : ces 20,000 francs donnés par Paganini sortaient de la caisse du Journal des Débats : c’était le prix de la collaboration de Berlioz a l’Esmeralda de Mlle Bertin dont « il jure » dans ses Mémoires n’avoir pas écrit une seule note. Autre version : « Ce serait vraiment le grand violoniste qui aurait payé les 20,000 francs, mais à contre-cœur, et sur le conseil de Jules Janin afin d’amadouer le public français qui commençait à le traiter de ladre, à lui montrer les dents parce qu’après avoir encaissé de si belles recettes, il avait sèchement refusé son concours gratuit pour un concert organisé en faveur des hospices de Paris. Jules Janin courut avertir Paganini qu’on allait faire le vide à ses quatre derniers concerts, et lui suggéra le moyen de rentrer en grâce auprès du public parisien : « Donnez très largement 20,000 francs à Berlioz, et, au lieu de quatre concerts qu’il vous reste à donner, vous en donnerez huit avec des salles combles. » Paganini fit d’abord une grimace effroyable, puis il s’exécuta, en calculant les beaux bénéfices à venir, et toute cette mise en scène : embrassades en public, lettres à publier, fut immédiatement réglée entre les deux amis. Berlioz, lui, n’eut qu’à toucher. » C’est M. Jullien qui raconte dans son livre Berlioz, sa Vie et ses Œuvres, un ouvrage très intéressant, très complet et très richement documenté, cette ridicule histoire. Il ne fait, du reste, que rapporter presque textuellement le récit fait de vive voix par Liszt, — le confident de Berlioz ! — à ses amis de Bruxelles dans les derniers temps de sa vie. M. Jullien trouve ce récit, ce racontar, tout à fait vraisemblable. Moi, je trouve que l’abbé Liszt avait beaucoup d’imagination et savait à l’occasion être un mystificateur agréable. Je n’ai pas été le confident de Berlioz au même degré que Liszt ; mais Berlioz m’a raconté beaucoup de choses et n’a jamais paru douter devant moi de la spontanéité du mouvement généreux de Paganini. Quant au jeune Achille, je suis certain que son père qui l’adorait ne l’eût jamais fait servir de comparse ni d’intermédiaire dans une aussi méprisable comédie. J’ajouterai que cette comédie, Paganini, quoi que l’on ait pu dire de son caractère, eût été absolument incapable de la jouer.

    Enfin dans quelque coffre-fort, dans quelque escarcelle que ces 20,000 francs aient été puisés, ils nous ont valu la symphonie de Roméo et Juliette, le chef d’œuvre du maître : voilà l’essentiel. C’est bien à dessein que j’ai souligné le mot chef-d’œuvre. Aucune des œuvres écrites par Berlioz pour le Concert n’est à la hauteur de celle-là, pas même la Damnation de Faust, qui est pourtant une assez belle partition, tout le monde est d’accord là-dessus aujourd’hui, mais qui n’a pas été écrite d’un seul jet comme l’autre.

    Paganini à qui la symphonie de Roméo et Juliette est dédiée ne l’a jamais entendue, ni lue. « Il mourut à Nice, dit Berlioz dans ses Mémoires, en me laissant, avec tant d’autres poignants chagrins, celui d’ignorer s’il eût jugé digne de lui l’œuvre entreprise avant tout pour lui plaire, et dans l’intention de justifier à ses propres yeux ce qu’il avait fait pour l’auteur (1) Lui aussi parut regretter beaucoup de ne pas connaître Roméo et Juliette, et il me le dit dans sa lettre de Nice du 7 janvier 1840, où se trouvait cette phrase : « Maintenant tout est fait, l’envie ne peut plus que se taire ». Pauvre cher grand ami ! il n’a jamais lu, heureusement, les horribles stupidités écrites à Paris dans plusieurs journaux sur le plan de l’ouvrage, sur l’introduction, sur l’adagio, sur la fée Mab, sur le récit du Père Laurence. L’un me reprochait comme une extravagance d’avoir tenté cette nouvelle forme de symphonie, l’autre ne trouvait dans le scherzo de la fée Mab qu’un petit bruit grotesque semblable à celui de seringues mal graissées. Un troisième en parlant de la scène d’amour, de l’adagio, du morceau que les trois quarts des musiciens de l’Europe qui le connaissent mettent maintenant au-dessus de tout ce que j’ai écrit, assurait que je n’avais pas compris Shakespeare. » Ah ! celui-là, par exemple, Berlioz l’apostropha énergiquement. On n’oserait rien écrire de pareil aujourd’hui. Et pourtant, pas plus tard qu’avant-hier, j’ai lu dans un journal parfaitement renseigné et très répandu dans le monde artiste, sous la signature d’un musicien belge, fixé à Paris depuis plusieurs années, ces quelques mots qui, depuis, bourdonnent sans cesse à mon oreille et que je veux transcrire sans les qualifier « Roméo et Juliette, l’œuvre aux géniales envolées et aux banalités déroutantes… »

    Banalités déroutantes ! L’ombre de Berlioz, maintenant apaisée, n’en tressaillira pas.

    C’est, comme je l’ai dit plus haut, le 24 novembre 1839 que la symphonie de Roméo et Juliette (2) fut exécutée pour la première fois dans la salle du Conservatoire, sous la direction de l’auteur. Deux autres exécutions eurent lieu dans le courant de décembre de la même année. Depuis cette époque des fragments seulement en avaient été entendus, dans les Grands Concerts symphoniques, au Cirque, au Châtelet, chez M. Lamoureux et même à la Société des Concerts. L’exécution intégrale de cet ouvrage nous fut restituée par M. Edouard Colonne, il y a eu juste dix-neuf ans le 28 novembre dernier. La tentative renouvelée à deux reprises différentes en 1879 et en 1890 ne répondit pas complètement à ce que l’on en attendait. Le public gardait toujours son enthousiasme pour la Symphonie fantastique et la Damnation de Faust. Eh bien, si aujourd’hui au lieu de deux auditions de Roméo et Juliette, M. Colonne en donnait dix, dix fois la salle du Châtelet serait pleine et le succès ne ferait que grandir. Il en serait de même du Requiem que nous entendrons dimanche, précédé de quelques-unes des mélodies les plus gracieuses du maître, afin, sans doute, d’atténuer un peu les terribles secousses des trompettes du Jugement dernier dans le Tuba mirum. D’ailleurs, la salle ne sera pas tendue de noir. Et puis la part du drame proprement dit est si belle et si large dans cet admirable Requiem !

    Ces « chers Parisiens » dont Berlioz s’est tant moqué, quelle joie serait la sienne de les voir tels qu’ils sont aujourd’hui ! Ils n’ont même pas bronché au « Convoi de Juliette », morceau fugué dont la pédale intermittente, en double octave, passant des voix aux violons et aux altos, sonne lugubre comme un glas de mort. Et je suis sûr que la scène suivante : « Roméo au tombeau des Capulets » dont Berlioz autorise la coupure dans une note qui commence ainsi : « Le public n’a point d’imagination… », je suis sûr que cette scène aurait tout aussi clairement parlé que la précédente à l’imagination du public. M. Colonne pourra en faire l’expérience, — un peu plus tard.

    Dès l’introduction : « Combats, tumulte, intervention du prince », les spectateurs étaient conquis, conquis par une fugue qui, pour n’être pas renfermée dans les régles sévères d’une fugue d’école, n’en est pas moins une fugue. Mais quel mouvement, quelle vigueur de rythme, quelle puissance d’orchestre dans cette scène tumultueuse couronnée par le magnifique récit que chantent les cuivres à l’unisson ! On a écouté avec ravissement le petit chœur du prologue (j’en ai vu une parodie quelque part) dans lequel apparaissent quelques-uns des thèmes principaux de l’ouvrage et on a bissé les strophes du contralto solo : « Premiers transports que nul n’oublie », dont l’accompagnement de violoncelles donne au second couplet un charme nouveau, ainsi que le scherzetto de la reine Mab. Ici j’ouvre une parenthèse pour adresser mes plus sincères compliments à Mme Auguez de Montalant et à M. Engel, les interprètes de ces deux morceaux qu’ils ont chantés en perfection, Mme Auguez avec une voix des plus sympathiques, un excellent style et une pureté de diction tout à fait remarquable ; M. Engel avec toute la légèreté, tout le brio exigés par le caractère si vaporeux, si aérien de ce délicieux scherzetto.

    Ah ! faites-nous entendre encore et toujours ces admirables strophes tout imprégnées d’amour et de poésie, de cette poésie dont Berlioz comme Shakespeare

    Eut le secret suprême
Et qu’il emporta dans le ciel !

    La « Tristesse de Roméo » et la « Fête chez Capulet », forment la seconde partie de l’ouvrage. Cette page superbe a été si souvent exécutée au Concert, qu’elle est devenue classique, presque populaire. Et quand la plaintive cantilène, soupirée d’abord par le hautbois dans l’andante, reparaît confiée à tous les instruments à vent de l’orchestre et fait un magnifique contresujet au thème du bal, c’est toujours, dans la salle, la même explosion admirative, le même frémissement. Une telle richesse d’instrumentation est incomparable : il vous en reste comme un éblouissement.

    Un petit chœur chanté dans le lointain sert le prélude à la « Scène d’amour » dont Berlioz a pu dire lui-même « comme les trois quarts des musiciens de l’Europe » qu’il n’a rien écrit de plus beau. Les deux amoureux ne se voient pas, mais je vous assure qu’on les entend, et que, dans ses moindres péripéties, cette scène « d’amour et de desespoir » est bien complète, et telle qu’il n’en a jamais été écrit de pareille. Il y a dans la phrase principale un élan passionné que vous ne retrouverez nulle part. Et comme Berlioz, tout pénétré du texte de Shakespeare, se plaît à la ramener souvent, cette phrase délirante, sublime ! Ecoutez Juliette dire à Roméo : « Mon amour, je te l’ai donné avant que tu l’aies demandé, et pourtant je voudrais qu’il fût encore à donner… rien que pour être généreuse et te le donner encore. »

    Le scherzo, de la Fée des Songes, porte une indication de mouvement dont l’extrême rapidité rend l’exécution sinon impossible, du moins extrêmement difficile. M. Colonne l’a insensiblement ralenti, mais assez cependant pour que cet étonnant morceau pût gagner en précision ce qu’il perdait en légèreté. Je crois bien qu’aucun pianiste ne s’est jamais risqué à le jouer en public. Il lui faut l’orchestre avec ces délicates sonorités, ces ingénieux accouplements de timbres dont Berlioz avait le secret. Notons, en passant, qu’on a beaucoup usé, depuis, des violons en sourdine divisés et des sons harmoniques. Le chant de cor anglais, doublé à l’octave par la flûte, dans l’intermezzo, et, plus loin, les fanfares des cors et les sonneries des petites cymbales antiques ajoutent singulièrement à l’effet saisissant de ce pittoresque tableau.

    Je crois bien n’avoir jamais usé dans aucun de mes feuilletons, — et voilà plus de vingt-cinq ans que je suis attelé à cette besogne, d’un tel luxe de termes techniques. Ne concluez pas de là, je vous en prie, que j’ai la prétention d’analyser musicalement le chef-d’œuvre de Berlioz. Une telle analyse dans un espace aussi restreint me produirait à moi-même une impression semblable à celle que je ressentirais en entendant l’ouverture du Freischütz arrangée par Castil-Blaze pour des flageolets.

    Il faut pourtant que j’égrène mon chapelet jusqu’au bout et que je vous dise tout ce qu’il y a d’onction touchante dans les exhortations du Frère ou du Père Laurence, dans le magnifique air qui précède le serment de réconciliation et combien est dramatique l’intervention du chœur dans cette scène si mouvementée qui aboutit à la péroraison la plus grandiose, la plus magistrale qui se puisse concevoir pour une œuvre toute pleine d’inspirations géniales, mais dont les « banalités déroutantes » m’échappent complètement. Le finale de Roméo et Juliette, où les voix des trois chœurs réunis sont si habilement groupées et dans lequel Berlioz a déchaîné toutes les sonorités de son merveilleux orchestre, a électrisé l’auditoire, et la salle entière a fait une véritable ovation à M. Colonne pour le remercier de nous avoir rendu une des plus belles œuvres de ce siècle qui, dans l’espace de CINQUANTE-SIX ANS, avait été jouée dix fois !

    Je ne puis, après avoir cité avec éloges les noms de Mme Auguez de Montalant et de M. Engel, oublier M. Fournets, dont l’organe métallique et la belle diction ont donné au rôle du père Laurence un très grand relief.

    M. Colonne a obtenu de son orchestre et de son personnel choral les nuances les plus fines, les plus délicates, et dans les grands ensembles une remarquable précision. Nous félicitons bien sincèrement ces vaillants artistes et leur très digne chef. J’ajouterai encore un mot : M. Colonne, en organisant le Cycle Berlioz, a fait une œuvre qui doit lui assurer la reconnaissance des nombreux admirateurs du maître, mais aussi une œuvre que, par le temps qui court, on doit qualifier de patriotique. C’était à nous de la signaler : il appartient à d’autres de la récompenser.

    Voici, pour finir, une heureuse nouvelle. Je ne la donne pas comme absolument certaine, mais elle n’est pas apocryphe non plus. Ce siècle ne finirait pas et ne serait même pas près de finir sans que nous n’entendissions la Prise de Troie….. à l’Opéra. La Prise de Troie est la première partie des Troyens : il y a un commencement à tout. Quelle belle soirée nous serait offerte par les directeurs de notre grande scène lyrique ! M. Gailhard y songe, m’a-t-on dit. Moi, j’en rêve.

E. REYER.    

(1) Liszt a-t-il lu, avant de raconter l’anecdote que lui prête M. Adolphe Jullien, ce passage des Mémoires de Berlioz ?

(2) Je possède dans ma bibliothèque deux véritables reliques : une partition d’orchestre du Requiem de Berlioz corrigée de sa main et qui me fut offerte par M. B. Damcke, l’un de ses exécuteurs testamentaires, après le concert donné à l’Opéra, sous ma direction, pour l’anniversaire de la mort du maître ; et aussi une partition d’orchestre de Roméo et Juliette, également corrigée par Berlioz et qu’il me donna lui-même de son vivant. Malheureusement j’ai toujours négligé de la lui faire signer.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 15 octobre 2011.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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