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Hector Berlioz: Feuilletons

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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 8 OCTOBRE 1859 [p. 1-2].

THÉATRES-LYRIQUES.

Premières représentations. — Reprises. — Débutans et débutantes. — Les concerts du Casino.

Théâtre de l’Opéra.

    Les directeurs sont impitoyables ! à certains momens de l’année on dirait qu’ils n’ont pas une idée, pas une inspiration, pas un projet, que leurs cartons sont vides, que leurs auteurs sont endormis, ou morts, ou mourans, ou malades. Les critiques essaient en tremblant de respirer, font comme les lapins de la fable, vont brouter le thym et le serpolet, finissent par prendre confiance et s’ébattre avec la plus complète sécurité par monts et par vaux. L’un va en Suisse se baigner dans le lac de Neuchatel, un autre va à Nice manger de délicieuses pêches, des oranges exquises dans le jardin d’Alphonse Karr, celui-ci va voir le champ de bataille de Solferino, celui-là pousse jusqu’à Ténériffe, il est sur le point de faire l’ascension du fameux pic…. quand tout à coup la presse bat le rappel, annonce à la fois dix ou douze merveilles sur tous les théâtres de Paris où l’on dit que l’on chante, et il faut quitter les bois et les champs, et les îles entourées d’eau, et les îles en terre ferme, et les lacs bleus, et le majestueux océan, pour revenir à Paris reprendre au plus vite la plume de l’admirateur, composer encore des hymnes et des chants de triomphe pour prouver à tout lecteur que tout est pour le mieux dans le plus beau des théâtres possibles, et que le directeur de ce théâtre modèle a raison de dire : « Quand j’ai bien bu et bien mangé, je prétends que tout le monde soit enthousiasmé dans ma maison. » Encore si l’on parvenait à prouver ces contre-vérités, on aurait au moins la conscience d’avoir commis un vrai crime, un faux en écriture publique, d’avoir mérité le fouet, le pal, le garrot. Mais on ne persuade personne ; les lecteurs de ces hymnes à Baal rient au nez de l’écrivain quand ils le rencontrent.

    Voyez plutôt. Je me suis évertué, il y a trois semaines, à faire ressortir tout ce qu’il y a de beau dans le nouveau vieil opéra de Roméo et Juliette et surtout dans la manière dont il est exécuté et mis en scène, et voilà que déjà cet ouvrage ne fait pas d’argent, et que le directeur a été obligé de le réduire en trois actes pour servir de lever de rideau au ballet de la Vivandière. Et c’est dommage, car, sans cela, ce joli ballet, dans lequel Mlle Zina Richard s’est fait beaucoup remarquer, eût pu devenir d’un bon rapport, et sa reprise eût été une bonne affaire.

    La représentation de Robert-le-Diable donnée il y a quelques jours a fait naître de vives émotions. Mlle Delisle, chargée du rôle d’Isabelle, s’est trouvée hors d’état de le continuer, et comme aucune autre, double, ou triple, ou quadruple ne se trouvait là, on a dû recourir à l’obligeance et au zèle de l’infatigable Mlle Dussy, qui chantait Alice, pour achever le rôle d’Isabelle, en changeant deux fois de costume, trait de force et de dévouement qui a valu à Mlle Dussy les plus vifs applaudissemens. Si elle n’eût pas su les deux rôles, la représentation n’eût pu être achevée. On assure qu’il existait autrefois à l’Opéra un règlement par lequel un double de l’acteur qui est en scène doit se trouver derrière les coulisses prêt à la remplacer en cas d’accident ; mais les règlemens, tout comme les règles, sont faits pour être violés.

Théâtre de l’Opéra-Comique.

    On y a repris avec succès un charmant opéra, le Songe d’une nuit d’été, pour les débuts de Mlle Monrose. Cette œuvre, de MM. de Leuven, Rosier et Thomas, est à la fois littéraire et musicale ; l’intérêt en est vif et ne dépend d’aucun moyen dramatique vulgaire ; plusieurs parties du dialogue sont écrites avec une rare, trop rare distinction. Quant à la musique, justice éclatante lui fut rendue dès les premières représentations, et nous croyons que l’opinion éclairée lui est aujourd’hui plus favorable encore. Le style de M. Thomas, toujours piquant et spirituel, toujours essentiellement expressif et scénique, semble dans cette partition avoir acquis plus de force et de coloris. Plusieurs morceaux du Songe d’une nuit d’été ont, dans la partie vocale, un charme spécial, je dirai même poétique, un tour mélodique d’une extrême élégance, et ils sont d’ailleurs finement instrumentés.

    Mlle Monrose, qui débutait dans le rôle d’Elisabeth, nous paraît être l’une des meilleures élèves de Duprez ; sa voix, étendue, souple et agile, a un timbre distingué et se prête aisément aux vocalisations rapides. Elle chante juste, avec intelligence, sinon avec une accentuation bien passionnée. Sa tenue en scène ne manque ni d’aisance ni de dignité. Il est fâcheux qu’on ait à signaler dans son chant un défaut étrange qui en altère la grâce ; c’est une espèce de petit hoquet, dans le genre du coup de gosier des Tyroliens quand ils veulent ioler, et qui fait précéder l’attaque de certains sons d’un saut de quarte ou de quinte ou de sixte du plus mauvais effet. Ce caprice du larynx est devenu chez Mlle Monrose presque un tic, contre lequel on sent qu’elle est constamment en garde. Nous engageons la jeune cantatrice à redoubler d’attention et d’efforts pour détruire cette habitude.

    Crosti a chanté avec beaucoup de verve et une voix pleine et sonore le rôle de Falstaff ; Warot est un jeune ténor, à voix blanche, qui se fera avant peu une belle place à l’Opéra-Comique ; il a dit plusieurs morceaux du rôle de Latimer avec expression et dans un très bon style de chant ; la romance surtout lui a valu de longs applaudissemens bien mérités. Montaubry est un élégant, beau, jeune Shakspeare, et s’il n’a pas fait oublier Couderc comme acteur dans la représentation de ce personnage, du moins a-t-il fait valoir le rôle sous d’autres rapports en en faisant ressortir toute la valeur musicale. Mlle Bélia est une gracieuse confidente. Le Songe d’une nuit d’été est donc à cette heure l’un des meilleurs opéras les mieux exécutés que l’on puisse entendre à Paris.

    Quelques jours après cette brillante reprise, M. Roqueplan, qui ne dort jamais que d’un œil, nous a donné un opéra nouveau en deux actes,

La Pagode,
musique de M. Fauconnier, paroles de M. de Saint-Georges.

    Il s’agit d’un gros matelot anglais qui, possesseur d’une jolie petite fille volée je ne sais où, a l’étrange idée de fonder une nouvelle religion dont il se pose le pontife. On sait que ces choses-là, impossibles chez nous, ne sont que difficiles dans l’Inde, où l’on n’a jamais assez de déesses ni de dieux. Il annonce Foa, c’est le nom de la petite, comme une fille de Brama, que ce bon Dieu lui a donné à garder. Et aussitôt mes imbéciles d’Indiens de se prosterner, de bâtir un temple et de croire à toutes sortes de miracles proclamés chaque jour par le prêtre de Foa. Ce drôle a fait bien plus, il a persuadé l’innocente Foa de sa divine origine, et jusqu’à sa dix-huitième année l’enfant est restée dans cette erreur.

    Heureusement (car je ne sais rien de plus malheureux pour une jeune femme que de se croire déesse quand elle n’est pas une grande cantatrice) vient un jeune officier anglais qui tombe amoureux d’elle, la fait tomber amoureuse de lui et lui prouve clairement qu’elle est fille d’un gouverneur des Indes anglaises, à qui elle fut ravie dans son enfance ; que Brama est un faux dieu, et que l’Amour est le seul véritable. Et le pontife charlatan se voit contraint de laisser emmener Foa par son amant pour éviter la potence dont le jeune officier le menace, et d’annoncer aux crédules Indiens que le pape Brama a réclamé la présence de sa fille au ciel et leur envoie pour la remplacer une idole ornée de diamans et entourée de feux du Bengale.

    L’ouverture de la Pagode a de l’animation et l’on y trouve plusieurs effets d’orchestre assez heureux. Il faut citer en outre un joli morceau supérieurement chanté par Jourdan :

Sous l’abri d’un vert feuillage,

où le cor anglais dialogue et se marie on ne peut mieux avec la voix ; les couplets :

L’amour n’a qu’un jour,

ont paru au contraire assez ordinaires. Ce vieux, sot et faux aphorisme a porté malheur au musicien. J’aime mieux les couplets en mouvement de redowa,

La belle chose qu’un grand-prêtre !

et surtout le duo bien fait, où Jourdan chante si bien ce joli passage :

Je vous crois, je vous crois,
Vous êtes trop jolie
Pour ne pas nous venir des cieux.

    Il y a des accens énergiques dans le chœur :

Cet homme insulte notre idole !

de même que dans cet autre du second acte :

O dieu Brama !

dont le seul tort est de faire penser par les premiers mots au vigoureux morceau du Tarare, de Salieri :

Brama ! si la vertu t’est chère,

l’une des choses les plus puissantes par le rhythme et les plus énergiquement accentuées que l’on connaisse en musique dramatique.

    Les bayadères dansent le pas des poignards sur une assez jolie musique accompagnée de clochetons en différens tons.

    On a fait répéter un duo bouffe entre le grand-prêtre et son domestique Sanders :

Ils sont là ces trésors précieux.

    Ce morceau est franc et bien conduit.

    La romance :

Ah ! viens à moi, belle inconnue,

a eu du succès, grâce à Jourdan, qui l’a chantée d’une manière exquise, car le thème manque de nouveauté. Restent un grand trio et un duo que j’aurais besoin de réentendre.

    En somme, M. Fauconnier est un habile musicien qui fait honneur à l’école belge, d’où sont sortis déjà tant de talens, parmi lesquels brillent au premier rang MM. Limnander, Grisar et Gewaert, et M. Adolphe Samuel qui ne s’est point encore produit en France, il est vrai, mais qui n’en est pas moins un des esprits les mieux trempés, un des compositeurs les plus originaux, un des artistes les plus artistes que je connaisse. Sa grande symphonie exécutée, il y a huit mois, sous la direction de M. Fétis, à l’un des concerts du Conservatoire de Bruxelles, et l’immense machine musicale qu’il vient d’organiser pour une fête nationale, où plusieurs milliers de chanteurs et d’instrumentistes ont exécute, sous sa direction, une fort belle composition écrite par lui pour la circonstance, lui ont fait en quelque sorte brusquement une célébrité. Nous aurons sans doute maintenant de fréquentes occasions de parler de M. Samuel et de signaler ses travaux à l’attention publique.

    L’exécution de la Pagode est un peu incomplète ; Jourdan, je l’ai déjà dit, y chante supérieurement ; Barrielle, avec sa belle voix de basse, se fait vivement applaudir dans le rôle du pontife ; mais les deux débutantes, la déesse Foa et sa prêtresse, ne savent guère ni parler, ni chanter, ni marcher, leurs voix sont aigres-douces, plus aigres que douces. Je ne connais qu’un seul des théâtres de Paris où l’on dit que l’on chante, où ces jeunes personnes pourraient ne pas avoir d’insuccès ; et c’est précisément celui que je ne puis nommer.

Théâtre-Lyrique.

    M. Carvalho a été plus heureux, il lui fallait une chanteuse, sinon une cantatrice, pour remplir le rôle de la comtesse dans les Noces de Figaro, vous croyez peut-être qu’il est allé, selon l’usage, chercher une mathématicienne ; point du tout, il a pris une jeune femme qui ne sait pas seulement que deux et deux font cinq, mais dont la voix pure et sonore sort sans effort, qui chante juste et qui mettra dans son chant beaucoup d’art quand elle en aura. Mlle Sax (ce n’est pas son nom) a rempli fort convenablement le rôle de la comtesse. Cette représentation a ravi un nombreux auditoire, et semble annoncer une recrudescence de la vogue qui s’attacha l’an dernier au chef-d’œuvre de Mozart. Meillet est toujours le joyeux Figaro que nous connaissons ; de Mme Carvalho et de Mme Ugalde, je n’ai plus rien à dire : ce sont, on le sait, deux charmantes personnifications de Chérubin et de Suzanne. Mais pourquoi donc Mme Ugalde gâte-t-elle ainsi par un gros son grave, enflé, la fin de son divin air du jardin, que d’ailleurs elle chante si bien ? Quel esprit malin lui conseille cette… maladresse?

    La reprise de Faust avait précédé celle de Figaro. Mme Carvalho ne mit jamais tant de grâce ingénue ni de chaste passion dans le rôle de Marguerite que le soir de cette reprise ; elle fut dans tout le cours de la représentation touchante et naturelle ; elle obtint un succès éclatant, et deux jours après, ce triomphe était interrompu par l’insuffisance du ténor qui avait abordé le rôle de Faust. Michot, dit-on, va le prendre. Pourquoi donc Barbot l’a-t-il quitté ? Les théâtres sont comme la forêt de Saint-Dunstan… « il s’y passe des choses….. »

    Il n’en est pas moins vrai que Mlle Sax (ou Sasse) a réussi et qu’on va jusqu’à lui destiner le rôle d’Eurydice et l’honneur de chanter avec Mme Viardot dans l’Orphée de Gluck.

    L’Orphée de Gluck ? Mme Viardot ?.. Oui, rien que cela au Théâtre-Lyrique, et un grand chœur et un grand orchestre et toutes les suavités de la partition italienne (de l’Orfeo) réunies aux grandeurs de l’Orphée français, refait par Gluck pour Legros ; et une mise en scène splendide, et un éblouissant temple de l’Amour, et des Champs-Elysées poétiquement représentés et un enfer terrible ! Il ne manque plus que le grand démon menaçant d’abord, et ensuite attendri et fasciné par Orphée. Milon jouait autrefois à l’Opéra cette pantomime d’une admirable façon. Pourquoi ne la confierait-on pas à Balanqué, dont les attitudes dans Méphistophélès ont parfois tant de sauvage vérite ?

    Le Théâtre-Lyrique, on le voit, est jaloux de mériter les faveurs qu’on lui prépare en haut lieu, et veut se montrer de force à accomplir la grande mission d’art que lui assigne l’opinion de l’Europe musicale. Par exemple, il ne faut pas qu’il soit obligé de donner souvent à son public des œuvres comme celle dont il nous reste à rendre compte.

Les Petits Violons du roi, opéra en trois actes, de MM. Boisseaux et Deffès.

    Cet ouvrage en effet appartient au répertoire de l’établissement que je ne puis nommer. C’est une bouffonnerie culinaire dont Lulli, âgé de seize ans, est le héros et le marmiton.

    Le chef de la cuisine d’une taverne célèbre a nom Béchamelle ; il est jaloux du petit gargotier florentin Lulli, parce que celui-ci a l’art de confectionner le sorbet au melon dont on raffole à la table du roi, et dont lui Béchamelle n’a pu découvrir le secret ou, comme on dit dans les fourneaux, la recette.

    Il s’agit donc de trouver un prétexte pour chasser ce malheureux. Or Lulli joue du violon, et de plus il a appris à jouer du violon à tous les autres marmitons.

Du violon, grand Dieu !
Quel crime abominable !

Et voilà notre chef qui brise l’instrument du pauvre petit Florentin et met Lulli à la porte de sa taverne. Mais survient un jeune seigneur, M. de Beauvais, amoureux de sa cousine, cousine que sa tante à lui ne veut pas lui donner. Il n’y aurait qu’un moyen de la forcer à consentir à ce mariage, ce serait de s’emparer de certaines lettres compromettantes qu’elle possède et qui serviraient plus tard à la faire chanter (argot de notre monde).

    Lulli, audacieux et fluet, et plein du désir d’être utile au jeune Beauvais qui vient de lui donner assez d’argent pour acheter un autre violon, s’offre pour tenter le vol des fameuses lettres. Justement la tante cruelle donne une fête le lendemain ; Lulli se déguisera en page de cour, et pourra se glisser parmi les invités. Il y parvient, choisit son moment, trouve la tante seule dans son boudoir, et, tirant un pistolet de son haut-de-chausses, lui tient à peu près ce langage. « Madame, où est votre secrétaire ? Montrez-le-moi ; donnez-m’en la clef sur-le-champ ou je vous brûle la cervelle. » La tante répond à ce discours calme et résolu par des cris d’abord, et enfin par la remise de la clef. Lulli ouvre le meuble plein de diamans, parmi lesquels se trouve un paquet de lettres dont il s’empare, et disparaît. Nouveaux cris de la tante : « Au secours ! au voleur ! à l’assassin ! On m’a volé mes diamans. » Accourt le guet et le chef du guet. On trouve l’aventure fort invraisemblable (je le crois bien) ; on va vérifier le vol, et comme le meuble est toujours garni d’objets précieux : perles, diamans, bracelets, colliers, etc., et que la brave dame ne revient pas elle-même de sa surprise et ne veut pas d’ailleurs désigner ce qui lui a été réellement enlevé, on la déclare folle, folle à lier, et tous se retirent en haussant les épaules.

    Plus tard les lettres produisent tout l’effet qu’on en attendait, on fait chanter la tante (quel miracle ! le diable m’emporte si je le croyais possible), et elle consent à donner à son neveu la jeune fille qu’il aime. Ce n’est pas tout, le jeune roi Louis le quatorzième aime la musique (voilà un roi comme on n’en voit guère !) et de plus il adore le sorbet au melon. Or, dans un gala de cour, il a dégusté le sorbet et une sarabande assez bien exécutée. De qui est ce sorbet ? a demandé S. M. — D’un petit Florentin nommé Lulli, que votre chef-cuisinier a été obligé de reprendre malgré ses vices après l’avoir chassé, parce que lui seul possède le secret du sorbet au melon. — Et la sarabande ? — Encore de Lulli. — Et quels sont les musiciens qui l’ont si bien jouée ? — Des élèves de ce même Lulli, Sire. — Vraiment, voilà un petit drôle bien ingénieux ; il faut que je fasse quelque chose pour lui.

    Ce fut ainsi que le petit gâte-sauce Lulli devint compositeur célèbre et directeur de l’Opéra. On pourrait faire un joli apologue là-dessus ; ne le pensez-vous pas ? un apologue bourré de serpenteaux et de pétards qui éclateraient dans tous les sens, but… ma… sed… mais… je n’ai pas le temps. Il vaut mieux désosser la partition et vous dire à peu près les ingrédiens dont elle est farcie ; ce serait d’ailleurs tenir trop longtemps le compositeur sur le gril ; tout le monde en ce cas est plus ou moins dans l’huile bouillante et craint d’être lardé par le critique le plus confit de bonnes intentions ; le sang alors vous tourne dans les veines, la prima donna la plus montée se sent toute gelée ; car il n’est pas de chef d’emploi si vaniteux qu’on le suppose qui n’aimât mieux cent fois être pâtissier que d’avoir fait four.

    Eh bien ! donc dans cette partition on entend d’abord une ouverture dont le God save the king est le thème principal ; sans doute parce que ce chant célèbre était il y a quinze ans attribué à Lulli, qui passait pour l’avoir produit dans une cérémonie, à laquelle présida le roi Louis XIV, chez les demoiselles de Saint-Cyr. On dit maintenant que le véritable auteur du chant national des Anglais est un fils inconnu de la vieille Angleterre ; on cite même son nom ; on se croit sûr d’en être sûr.

    Ce thème est bien traité par M. Deffès.

    Puis vient un chœur de marmitons nettoyant leurs casseroles ; un joli petit air bien cuit, bien assaisonné, et servi à point par Mlle Girard, vive et accorte sous le bonnet de coton de Lulli. Le second air :

Cher compagnon de ma misère,

que chante Lulli à son violon brisé, est mieux encore.

    Il y a de l’art dans la facture du morceau syllabique :

C’est à mon tour.

    Le final, chœur et marche de marmitons frappant sur leurs casseroles, a le caractère de la situation. Mais, hélas ! c’est un triste caractère. J’ai beau faire, je souffre beaucoup, en voyant la musique ravalée à de pareils emplois…..

    L’air :

Quand la nuit est noire.

finement chanté par Mlle Girard, a pour thème une mélodie gracieuse, bien présentée en forme de ritournelle par la clarinette. Le second final est par trop marmiton.

    Au troisième acte, joli air chanté avec goût par Fromant, dont la voix est faible, mais douce et sympathique ; couplets de Lulli bien orchestrés, et troisième final où les petits violons recommencent leur God save the king. Allons, franchement, assez de pots, de lèchefrites, de broches, de pincettes, de marmites, de couvercles, de casseroles, de fourneaux, assez de gâte-sauces, de chefs, de sous-chefs, de cordons-bleus, assez d’épinards, assez de beurre….

God save the music !

    Oh ! ah ! pouah ! pour l’amour de Dieu, donnez-moi un verre d’eau fraîche !

    P. S. Les concerts du Casino de la rue Cadet viennent de recommencer sous la direction animée, précise et énergique de M. Arban. L’orchestre est puissant et plein de verve. A la première soirée, on a surtout applaudi l’ouverture d’Obéron superbement exécutée, et une fantaisie pour le cornet sur des thèmes de Robert-le-Diable, composée et exécutée par M. Arban. Ce morceau a valu à l’étonnant virtuose une ovation comme on en voit rarement. Les acclamations, les trépignemens ne finissaient pas.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er septembre 2009.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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